La CFTC en Résistance (1940-45)

Publié le 15/01/2024


Aujourd’hui, le rôle de la CFTC dans la résistance est mésestimé, car méconnu. Pourtant, les acteurs de la CFTC ont joué un rôle particulièrement important. Ils furent parmi les premiers à comprendre que la collaboration mènerait à l’infamie, car elle était contraire à leurs valeurs. Très tôt, ils eurent le courage de résister, fût-ce au péril de leurs vies.

Contexte et clandestinité

Avant la guerre, il existait seulement deux grands syndicats : la CGT et la CFTC. Le premier reprĂ©sentait la courant « rĂ©volutionnaire Â», sur une base idĂ©ologique anarcho-marxiste. Le second Ă©tait le « rĂ©formiste Â», sur la base historique de la doctrine sociale de l’église et ancrĂ©e dans la culture rĂ©publicaine.

Indéniablement, la Résistance syndicale fut réelle et importante. Elle connaît cependant quelques freins au début. Les velléités de certains militants communistes sont troublées par le pacte germano-soviétique (signé en août 1939 entre Molotov et Ribbentrop). De plus, la branche pacifiste n’est alors guère encline à la Résistance, dans sa recherche illusoire de paix. Il va même se dessiner un paysage syndical collaborationniste. Le cas du militant René Belin reste symptomatique. En juillet 1940, il accepte sa nomination de secrétaire d’État au travail dans le gouvernement de Pétain. Il est aussi chargé de la production industrielle, jusqu’en février 1941. Là, il œuvrera notamment aux prémices du Service du Travail Obligatoire (STO) et à sa propagande.

CĂ´tĂ© CFTC, dès le 25 juin 1940, Gaston Tessier et Marcel Poimboeuf, en zone occupĂ©e, ainsi qu’Antoine Choulet, pour l’Afrique du Nord, refusent de participer Ă  une rĂ©union Ă  Vichy, oĂą ils ont pourtant Ă©tĂ© convoquĂ©s. Dans la foulĂ©e, ils publient une dĂ©claration stipulant : un « syndicat unique […est] contraire Ă  la dignitĂ© ouvrière Â». Puis, dans le cadre de la dissolution des syndicats, par RenĂ© Belin, en aoĂ»t 1940, Gaston Tessier envoie une lettre de protestation Ă  PĂ©tain et la diffuse Ă  une centaine de syndicats. Cette action placera la CFTC en dissidence dès la capitulation de la France.

Cette dissolution signe aussi le ralliement de cĂ©gĂ©tistes ; tout comme l’opĂ©ration « Barbarossa Â» (attaque de l’URSS par les nazis) un peu plus tard, en juin 1941.

Création des premiers mouvements de Résistance

Ă€ l’automne 1940, en zone nord: des dirigeants de la CFTC et de la CGT fondent le « ComitĂ© d'Ă©tudes Ă©conomiques et syndicales Â» qui deviendra le mouvement de rĂ©sistance « LibĂ©ration Nord Â». Il sera dirigĂ© par Paul Verneyras, bras droit de Gaston Tessier. Cette activitĂ© l’obligera rapidement Ă  la clandestinitĂ©. Ă€ noter Ă©galement, « l'union Ouest SNCF Â», autre organisation de rĂ©sistance, dirigĂ©e par deux autres CFTC: AndrĂ© Paillieux (alias « Granville Â» dans la rĂ©sistance) et Maurice Garnier.

L’Histoire retient surtout le « Manifeste des 12 Â» signĂ© le 27 novembre 1940 entre la CFTC : Gaston Tessier, Jules Zirnheld (autre fondateur historique de la CFTC, disparu en dĂ©cembre 1940) et Maurice Bouladoux, ainsi que la CGT. Ce texte possède certaines inspirations CFTC : il condamne l'antisĂ©mitisme, milite pour la libertĂ© syndicale, exige un État souverain et dĂ©mocratique, une coopĂ©ration de classes sous l’arbitrage de l’État, le respect de la personne humaine, la libertĂ© de culte, contre les dĂ©lits d’opinion... Dans ses « Principes du syndicalisme français Â», il Ă©nonce aussi quelques Ă©lĂ©ments marxistes, comme l’anticapitalisme. Le texte dĂ©note ainsi des intentions du PCF et des luttes entre CFTC et CGT, avant et après la guerre. Mais il insuffle un bien commun : il contribue Ă  forger la rĂ©sistance sur une base la plus large possible. Il marque aussi le dĂ©but d’une prise de conscience collective en invectivant Ă  la fin : « Nous ne reprendrons notre place dans le monde [que] dans la mesure oĂą nous aurons conscience de la place que nous pouvons prendre Â».

Presse clandestine et résistance administrative

Dans la foulĂ©e, Ă  partir de 1941, la CFTC lance de multiples actions de propagande de la rĂ©sistance. Notamment, par la crĂ©ation du journal « Cahiers du tĂ©moignage chrĂ©tien Â» Ă  Lyon, le journal « L’arc Â»  de Jules CorrĂ©ard (alias « Probus Â»), la « Circulaire de liaison des syndiquĂ©s chrĂ©tiens Â» (oĂą Gaston Tessier rĂ©digera de nombreux Ă©ditoriaux). Ainsi que les tracts « La libertĂ© Â», de Maurice GuĂ©rin, qui soutenaient la rĂ©sistance du mouvement « Combat Â», avant que ce dernier ne prĂ©side l’association de rĂ©sistance : « ComitĂ© de coordination et d’action chrĂ©tienne Â».

Ă€ Vichy, la « charte du travail Â» est prĂ©sentĂ©e le 4 octobre 1941. Jacques Tessier (Fils de Gaston, prĂ©sident de la CFTC de 1970 Ă  1981) relate que les freins organisĂ©s par la RĂ©sistance dans l’administration feront que les dĂ©crets d'application ne seront publiĂ©s qu’en septembre 1942.

La CFTC à Lyon, Marseille, Alger, Londres…

Après avoir Ă©tĂ© blessĂ© et capturĂ© lors de la bataille des Flandres, Joseph Botton (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral adjoint de la CFTC) s’évada Ă  l’étĂ© 1940. Il organise alors les premiers rĂ©seaux de rĂ©sistance avec, Alexis Delorme (secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’UD-CFTC du RhĂ´ne), Jean Brodier, AndrĂ© Etcheverlepo (dit « Rollin Â», prĂ©sident de la CFTC MĂ©tallurgie Ă  Toulouse), Eloi Chacornac, Edouard Morin (prĂ©sident de l’UD-CFTC de SaĂ´ne-et-Loire), Maurice GuĂ©rin, Jean Naillot, Stanislas Fumet, AndrĂ© Plaisantin… De ces groupes « Temps Nouveau Â» rĂ©sulteront les mouvements de rĂ©sistance Combat et LibĂ©ration. Dans ce contexte est rĂ©digĂ© « Le Manifeste lyonnais Â» (actuellement introuvable sur internet), par Joseph Hours et publiĂ© dans « Le Jour Â» Ă  MontrĂ©al.

Il gagne Marseille, puis Alger, d’oĂą il repart pour Londres, dans un « canot Ă  voile Â», le 16 juin 1941. ArrivĂ© en juillet 1941, il prĂ©sente son rapport au 2e bureau, puis fait transmettre le message « le frère vaisselier est bien arrivĂ© Â» pour informer la rĂ©sistance française de sa prĂ©sence Ă  Londres. Il y travaille alors avec des personnalitĂ©s comme Maurice Schumann ou Raymon Aron et est rĂ©gulièrement reçu par le gĂ©nĂ©ral de Gaulle.

… et aux États-Unis

Puis Joseph Botton rejoint Paul Vignaux (fondateur du SGEN-CFTC) en AmĂ©rique pour impliquer les États-Unis afin de permettre la victoire sur le nazisme. D’abord dans l’Indiana, oĂą Paul Vignaux enseigne un temps Ă  l’universitĂ© Notre-Dame. Puis, les deux multiplieront les rencontres et confĂ©rences dans tout le pays (notamment Ă  Washington, lors de la confĂ©rence internationale du travail). Joseph Botton devient alors consultant sur les questions syndicales françaises auprès de l’Office of Strategic Services (OSS) et l’Office of War Information (OWI). Il a entretenu des liens Ă©troits avec les syndicats amĂ©ricains : Jewish Labor Committee (qui allouera des fonds Ă  la rĂ©sistance française), Catholic trade union (dans la mĂ©tallurgie notamment), etc.

Joseph Botton et Paul Vignaux interviendront aussi de nombreuses fois Ă  la radio NBC, retransmise par la BBC. Botton restera aux États-Unis oĂą il participera Ă  l’aide amĂ©ricaine Ă  la reconstruction Ă  travers le « Committee of Catholics for Post-War Cooperation with French Labor Â» (comitĂ© catholique d’après-guerre pour la coopĂ©ration avec le syndicalisme français).

Yvon Morandat, de Gaulle et Jean Moulin…

Ă€ Londres, "Yvon" LĂ©on Morandat (il gardera Yvon, son nom de rĂ©sistant, comme prĂ©nom), succède Ă  Joseph Botton. SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CFTC de la Savoie et chasseur alpin, il intègre la France libre dès son arrivĂ©e en Angleterre en juin 1940. Il est nommĂ© Ă  la « coordination des actions de rĂ©sistance entre organisations politiques et syndicales Â», par le GĂ©nĂ©ral de Gaulle.

Il sera parachutĂ© près de Toulouse et pris en charge par la CFTC locale. Puis, acheminĂ© Ă  Lyon, oĂą il rencontrera Jean Moulin, avec l’aide de la CFTC de Villeurbanne. Il rejoint aussi le Mouvement « LibĂ©ration Â».

Avec Jean Moulin et trois autres CFTC (Poimbeouf, Rose, Jean Brodier) ainsi que deux CGT (Lacoste et Merle), ils fondent le « Mouvement ouvrier français Â» (MOF). Ce mouvement a pour mission de : 1/ dĂ©velopper "l’esprit de rĂ©sistance" ; 2/ s'opposer Ă  l'application de la charte du travail ; 3/ combattre le STO.

Ă€ la libĂ©ration de Paris, le 21 aoĂ»t 1944, Yvon et son Ă©pouse Claire (grande rĂ©sistante Ă©galement) prendront possession de l'HĂ´tel Matignon, Ă  bicyclette, dans le but d’y installer le gouvernement provisoire. Le personnage de Yvon Morandat est jouĂ© par Jean-Paul Belmondo dans le film de RenĂ© ClĂ©ment : « Paris brĂ»le-t-il ?»  (voir extraits <ici).

1er mai 1942

Lors d’une rĂ©union du MOF Ă  Clermont-Ferrand, une manifestation nationale est lancĂ©e le 1er mai 1942, via la BBC le 25 avril, et relayĂ© par tracts et par journaux clandestins : RĂ©sistance, Franc-Tireur, Combat, L’HumanitĂ©, l’Avant-Garde, La Vie Ouvrière…. Le mot d’ordre est de passer « silencieusement et individuellement Ă  partir de 6 heures et demie devant les statues de la RĂ©publique, images de la France, pays de libertĂ©, et devant les mairies, centres et symboles de la communautĂ© française, libre, Ă©gale et fraternelle Â». Le mĂŞme jour, des sabotages de voies ferrĂ©es et de sites industriels sont organisĂ©s.

Actions et sacrifices sur tout le territoire

En 1942, la CFTC existe clandestinement dans toutes les régions. Comme à Caen avec Armand Huet où, grâce à ses réseaux, il transmet à Londres des renseignements sur les positions et les mouvements de l’occupant. Ces informations furent cruciales dans la préparation du débarquement (et saluées par Eisenhower, selon Jacques Tessier).

Ă€ cĂ´tĂ© des actions les plus hĂ©roĂŻques (parmi les maquisards notamment), les syndicalistes Ĺ“uvraient aussi Ă  des actions plus anodines, mais non moins dangereuses. Comme le recueil d’information sur la production industrielle Ă  destination de l’occupant. Ou, comme Ă  la Sagem de Montluçon : le ravitaillement nocturne des maquis alentour avec les camions de l’usine. VĂ©hicules qui reprenaient leur place avant l’aube, dans une usine pourtant gardĂ©e par la Wehrmacht.

Et beaucoup y perdent la vie. Dans un discours d’après-guerre, Gaston Tessier mentionne quelques noms parmi les dirigeants de la CFTC : Georges Bernard, Jean Labouisse (dit « Tarzan Â»), Henri ClĂ©ment, Yves Bodiguel, Chevallier,  ou AndrĂ© Etcheverlepo (alias « Rollin Â»), dont les salariĂ©s de LatĂ©coère dĂ©fendaient encore la mĂ©moire en 2017 dans La DĂ©pĂŞche)… Cette liste reste terriblement incomplète.

La clandestinité organisée

À ce moment, la CFTC est dans la plupart des comités départementaux et locaux de Libérations. On retrouve André Paillieux au comité parisien de Libération, Joseph Dumas en Commission des voies de communication du Conseil National de la Résistance (CNR), Jean Brodier siège en Commission du travail du CNR... Gaston Tessier est également président de la commission de ravitaillement du CNR. Il doit cette délicate charge (pénuries, pillages...) à son aura dans la résistance.

À partir d’avril 1943, à Londres, Marcel Poimboeuf succède à Yvon Morandat. Il est en liaison permanente avec les organisations syndicales en coordination avec le cégétiste George Buisson.

Le 27 mai 1943, Gaston Tessier assiste Ă  Paris Ă  une rĂ©union du CNR prĂ©sidĂ©e par Jean Moulin ; soit moins d’un mois avant l’arrestation de ce dernier par la Gestapo, lors d’une autre rĂ©union du CNR.

En juin 1943, après la fusion des mouvements LibĂ©ration Sud et Nord (suite Ă  l’envahissement de la zone libre le 11 novembre 1942), la CFTC crĂ©e le « ComitĂ© national de liaison des organisations syndicales chrĂ©tiennes Â». Le prĂ©sident en est Gaston Tessier, sous l’autoritĂ© du « Bureau central Â» et « commission administrative Â» (du mouvement LibĂ©ration, a priori).

En septembre 1943, Georges Bidault (du SGEN CFTC et éditorialiste à l'Aube, où il a remplacé Gaston Tessier) succède à Jean Moulin comme Président du CNR.

La LibĂ©ration !

Le 19 aoĂ»t 1944: le « ComitĂ© interconfĂ©dĂ©ral Â» d'entente CGT-CFTC, créée un mois auparavant, lance l’ordre de « grève gĂ©nĂ©rale insurrectionnelle Â». L’objectif est de hâter la progression de la 2e DB du General Leclerc vers Paris, comme le relate Jacques Tessier. D’autres y voient le « grand soir Â»...

Naissance des Comités d’Entreprise…

Avant mĂŞme la fin de la guerre, Ă  l’automne 44, une « AssemblĂ©e consultative provisoire Â» est créée Ă  Paris. Ses membres CFTC sont : Paul Verneyras, Jules Catoire (alias « Dartois Â»), Maurice GuĂ©rin, AndrĂ© Paillieux, Marcel Poimboeuf. Cette assemblĂ©e crĂ©a les ComitĂ©s d'Entreprises (CE), posa les bases d’un « salaire minimal lĂ©gal Â», proposera un « statut de la fonction publique Â»â€¦

Dans cette pĂ©riode, Robert Prigent, de la CFTC Dunkerque, devient « Ministre de la population Â» dans le gouvernement provisoire du GĂ©nĂ©ral de Gaulle. Et d’autres CFTC, comme Jules Catoire, feront de brillantes carrières politiques après la guerre.

Denis JEAMBRUN, Secrétaire fédéral

Cet article est issu de recherches menĂ©es le cadre d’une confĂ©rence, organisĂ©e par Ali Jiar, Ă  l’AssemblĂ©e nationale, le 8 novembre 2023, sur « L’audace de Servir la France Â»

Bibliographie : voir hyperliens dans le texte en version web ainsi que :

Jacques Tessier, La CFTC, éd. Fayard, 1987

Philipe Portier, Un siècle de construction sociale – Une histoire de la Confédération française des travailleurs chrétiens, éd. Flammarion, 2019

PORTRAITS ci-dessous : Yvon Morandat, Gaston Tessier, Georges Bernard, Marcel Poimboeuf, André Etcheverlepo.